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L' ATTACHE-CASE
 

Antoine Gérard, assistant commercial dans une entreprise d'Import Export : voilà ma carte de visite. Vous pouvez me joindre à tout moment à mon bureau ou sur mon portable.
Je suis ce que l'on peut appeler un Français ordinaire, Monsieur tout le monde : 45 ans, marié, père de deux enfants, un fils et une fille, en bonne santé, bons élèves. Mon épouse, Marie, travaille à mi-temps dans une administration. Elle peut ainsi mieux s'occuper de la famille et de la maison que nous venons d'acheter en banlieue. Tous les matins, je prends le RER puis le métro pour me rendre à Paris, jusqu'à la station Goncourt, à deux pas de l'hôpital Saint-Louis. Costume, chemise impeccable, cravate, attaché-case… je lis "le Monde" et le "Nouvel Obs"... Des horaires réguliers 8 heures 30 - 17 heures 30 … bien souvent des rendez-vous m'obligent à rester plus longtemps sur mon lieu de travail… tickets restaurant, repas entre collègues dans un petit bistrot du quartier, menu à 12 euros… RTT, vacances deux fois par an : l'été à la mer, l'hiver dans les Alpes… Nos ressources nous permettent ces escapades, des sorties régulières au cinéma ou au théâtre. Nous entretenons des relations courtoises avec nos voisins, nous rendons visite régulièrement à nos parents et nos frères et sœurs… une vie normale et bien réglée, en somme. Nous n'avons aucune raison de nous plaindre. Nous ne sommes pas des nantis, mais nous sommes heureux et bien des gens envient sans doute notre situation. Même si je jouis d'un certain bien-être, je ne me culpabilise pas : tout ce que je possède, je le dois à mon travail. Je suis issu d'un milieu modeste. Ma foi, je suis satisfait de mon sort. Qui ne le serait pas à ma place dans la société actuelle ? Depuis quelque temps, des rumeurs circulent dans l'entreprise : des affaires qui auraient dû nous rapporter de gros bénéfices risquent de passer à la concurrence. On ne sait pas trop ce qui va arriver. Ça discute beaucoup dans les couloirs, on parle de licenciements, on va d'abord renvoyer les vacataires et les intérimaires. Avec les plus anciens, on pourra peut-être négocier. Dieu merci, je ne fais pas partie de ces catégories. Jusqu'à présent, le mauvais sort m'a toujours épargné. Ne pas en parler à Marie, ne pas l'inquiéter inutilement, voilà ce qui me préoccupe… Mais peu à peu, l'angoisse monte et l'inquiétude me gagne. Les plus vieux ont quitté l'entreprise, je me trouve maintenant en première ligne. Tout le monde se fait du souci. A quand mon tour ? Nous sommes tous menacés. J'ai peur. Je pense à ma famille, aux études des enfants, aux traites de la maison… Non, non, pas moi, cela ne peut pas m'arriver, à moi… Je suis compétent, je ne mérite pas cela. Non, non… Des cauchemars hantent mes nuits, je dois maintenant prendre des somnifères et même le Prozac que je prends en cachette ne vient pas à bout de mes angoisses. Je glisse, la pente est de plus en plus raide, je tombe, je sombre…
Veille des congés de Noël en cette année 2002… Nous partons demain matin dans les Alpes, je vais enfin soupirer, me détendre. Convocation chez le DRH… : Monsieur Gérard, dans deux mois, vous ne ferez plus partie de notre personnel, vous comprenez… la conjoncture actuelle ne nous permet pas… Le coup de grâce ! Je ne l'écoute même plus. C'est fini, il peut toujours causer, s'expliquer cet imbécile. Ses arguments, je m'en fous, c'est moi qui suis dans le pétrin, pas lui. Et son sourire condescendant…

C'est après les vacances que j'ai annoncé la nouvelle à mes proches : aucune réaction, aucune parole de soutien de leur part. Alors, il va falloir que je travaille à temps complet… et la maison… et les vacances… et les sorties ? Moi qui croyais qu'elle m'aimait et qu'elle allait m'aider…
La course dans les bureaux, les paperasses, les CV, les rendez-vous, les entretiens, tout cela se succède. J'en ai marre de toute cette énergie dépensée pour rien. "Désolé, mais nous ne pouvons donner suite…" Je les vois tous ces petits chefs ironiques ! Désolé, tu parles, ils n'en ont rien à foutre de moi, leur chèque tombe tous les mois, ils peuvent bouffer, s'empiffrer, se faire dorer sur une plage. Désolé, ça me fait marrer ! Les réponses, toutes les mêmes, même pas une vraie touche, des rendez-vous bidons, tous des bouffons ! A la maison, c'est toujours la même rengaine : tu ne te décarcasses pas assez, ça te plaît de te faire entretenir par ta femme, pauvre mec ! Jamais je n'aurais imaginé cela. Et les gosses qui assistent à nos engueulades, eux aussi ils me prennent pour un parasite. Si tu crois que ton chômage va nous permettre de vivre, si tu comptes te faire entretenir longtemps comme ça, tu te goures. Ça fait mal… Je la regarde, je tourne le dos et je sors. Depuis quelque temps, j'ai pris l'habitude d'aller au bistrot du coin, histoire de tuer le temps. Un demi par ci, un petit calva par là, ça réchauffe le cœur, ça console. Et puis, les potes, au comptoir, ils vivent la même galère. Ils me comprennent, eux ! Allez, Toni, encore un petit pour la route ! Quelques euros au tirage, quelques euros au grattage, un petit tiercé : l'espoir fait vivre. Pourtant, ça rapporte que dalle ! En rentrant, je suis souvent éméché. Je rentre de plus en plus tard pour ne pas l'entendre. J'ai même squatté le canapé du salon. Je me lève tard, je passe ma vie au bistrot. Des rendez-vous, il n'y en a plus, de toute manière, je n'ai plus envie de rien.
En rentrant un beau soir, je la trouve plantée là dans l'entrée : devant elle mon balluchon dans un vieux sac de sport et mon attaché-case. Il faut que je me casse que je débarrasse le plancher. Elle a bien dû me trouver un remplaçant, se faire sauter par un collègue compatissant. Tout a foutu le camp. La dèche, la poisse, la débine… Antoine, tu n'es plus qu'une épave, un pauvre type paumé !
Seul, je suis tout seul devant la grille, comme un imbécile, mon attaché-case à la main, sans toit, sans fric, sans rien. Les premiers temps, je passe d'un foyer d'accueil à l'autre, une nuit ici, une nuit là. Je peux au moins me laver. Les autres sont déjà de véritables épaves, sales, puants, vulgaires, largués là par le SAMU social : sacrées perspectives d'avenir, mon vieux Toni !
Le jour, je traîne mes savates dans mon vieux quartier, le 10ème arrondissement, sur les bords du canal Saint-Martin… Mes vieilles fringues, j'ai réussi à les fourguer à des mecs qui avaient touché leur RMI : de quoi me payer un coup au bistrot et une baguette. Même le sac de sport, il y est passé. Mon attaché-case n'est plus qu'une vieille sacoche. Celle-là, j'y tiens, j'la larguerai pas comme ça, même si j'ai plus rien à bouffer. J'ai repéré un banc au coin de la rue du Faubourg du Temple et de l'avenue Parmentier. J'peux même pas passer la nuit dans un jardin public, les flics, ils arrivent à m'trouver : "Allez, l'clodo, sors de là ! T'as qu'à chercher du boulot, fous l'camp !" Sur un banc, c'est pas terrible, mais y peuvent rien m'faire, y peuvent pas l'enl'ver. Les bancs, ça intéresse plus personne, même pas les amoureux. C'banc-là, c'est l'mien et qu'on vienne pas m'faire suer, j'le lâch'rai pas. J'm'y suis attaché, à mon banc. J'suis assis, j'vois du spectacle, des types comme moi avant : y vont au boulot avec leur attaché-case, des p'tites nanas à croquer. J'les siffle, elles répondent pas ! Y'a aussi tous les potes du coin : on a des combines pour y'arriver, une adresse pour toucher le RMI, le vieux, y's'prend une commission au passage ! Mais mon banc, j'leur laiss'rai pas ! C'est là que j'dors, enroulé dans un vieux sac à viande récupéré au S'cours Populaire. C'est pas terrible, mais ça tient un peu chaud. Ma p'tite sacoche, j'la serre contre moi, c'est tout c'qui m'reste. J'voudrais surtout pas qu'on m'la pique : dedans ma carte d'identité… oui, j'ai encore une identité. L'adresse, y faudrait la remplacer… par quoi ? Et puis, dedans, y'a tous mes trésors : un bout d'miroir, un savon, une brosse à dents, un blaireau et un rasoir. De quoi me r'faire une "beauté". Faudrait pas croire : c'est pas parc'que j'suis dev'nu un moins que rien qu'j'ai pas envie d'être encore un peu présentable ! Tous les matins, quand mon pote Mamadou, l'grand black au gilet fluo, il ouvre les vannes pour nettoyer le caniveau... j'suis là. J'ai déjà aligné tous mes outils sur l'banc, j'les ai sortis d'ma p'tite sacoche, c'est l'heure de la toilette. Entre deux voitures, j'peux presque prendre une douche ! y'en a bien qui m'regardent, mais j'm'en fous d'eux, j'fais comme s'ils existaient pas. J'ai même réussi à avoir des fringues de r'change : un pull et un froc rapiécés. J'peux même faire la lessive dans l'caniveau. Après, ça sèche sur mon banc. Mes vieilles pompes trouées, j'les ai j'tées, j'ai trouvé des bottes en caoutchouc. J'les ai taillées au ras des ch'villes, ça r'ssemble un peu aux godasses que j'mettais au jardin. J'peux cavaler par tous les temps les pieds au sec, la classe ! Dans la journée, j'pars à l'aventure, ma p'tite sacoche sous l'bras. Faut voir du pays ! L'boulot, y'a longtemps qu'j'ai fait une croix d'ssus. J'récupère de quoi bouffer à la fin des marchés. L'Arabe du coin, y m'connaît, y m'file toujours c'qu'y peut pas vendre. Et puis, j'me tape des canons, une bonne partie du RMI, elle y passe. L'alcool, ça crée des liens !
Quand j'pense à avant, j'suis triste. Y sont tous responsables, c'est pas juste. J'suis plus qu'un SDF! Ces jours-là, j'suis prêt à tout, alors j'bois un peu plus que d'habitude. J'ai des fois du mal à le r'trouver, mais il est toujours là, mon banc, mon domicile fixe de SDF.
C'matin-là, j'en avais marre d'être assis à rien faire. Je r'gardais les gens normaux, y me r'gardaient aussi et ça m'donnait la gerbe. Y m'prenaient tous pour un débile : des types comme ça, ça devrait pas exister, y sont crades, y cherchent pas d'boulot, y vivent à nos crochets, y' z'ont la CMU, on paye pour ça ! C'est ça que j'lisais dans leurs yeux. Alors, j'suis parti roupiller dans l'parc de l'hôpital St-Louis, c'est calme là-bas.
Quand j'suis r'venu vers 6 heures du soir, j'voulais pas y croire… Il était plus là mon banc, les salauds, y l'avaient démonté. L'patron du bistrot, il est v'nu m'voir. Deux mecs de la ville de Paris, y'z'étaient passés. Y l'avaient démonté et j'té dans une benne. Ca f'sait pas bien dans l'quartier, un r'fuge pour clodos. C'est pas chouette, y paraît qu'y faut soigner l'image de marque de la capitale. Tu parles ! J'ai cru qu'j'allais exploser. J'ai commencé à hurler…
Et puis, après tout, j'm'en fous, ma p'tite sacoche, j'l'ai toujours. J'vais m'raccrocher à elle. Tous les deux, on trouv'ra bien un aut'endroit pour vivre…

Michèle SAUFFROY-PARET - février 2006



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