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LA SENTE
 


Mode d’emploi : Le (court) récit principal peut se lire seul. Il est accompagné d’un groupe de textes intitulés Italiques qu’on peut lire, au choix, soit comme ils se présentent, intercalés dans le récit, soit tous ensemble après le récit, soit même avant, comme un avant-propos, ou bien encore pas du tout… Ils sont en effet une sorte de « voix off » qui accompagne le texte principal.

***


C’était le soir d’une tiède journée d’automne. Quelques feuilles mortes aux teintes vives s’incrustaient déjà dans la boue du chemin. Le parfum douceâtre et nostalgique de la terre mouillée se mêlait à une odeur insidieuse de crotte de chien.

Il retira lentement de l’orifice sexuel de son partenaire le pédoncule blanc et souple qui les unissait depuis le début de l’après-midi. Un frémissement parcourut les deux corps visqueux. Après un dernier effleurement des cornes, ils s’éloignèrent en silence, l’un glissant longuement sur le chemin tandis que l’autre dessinait sur le mur qui longeait le sentier sa trace brillante et oblique. Une aspérité dans la paroi de brique nue l’arrêta. Renonçant à l’escalader ou à la contourner, il se retira dans sa coquille et s’endormit.

1 - L’ESCARGOT est hermaphrodite. Hermaphrodite est l’escargot. Quand deux escargots se rencontrent et qu’ils sont d’espèces compatibles, ils avancent l’un vers l’autre, leurs cornes se palpent, se rétractent, s’effleurent de nouveau. Les deux corps souples s’accolent et s’enroulent, se tendent vers le ciel avec des ondulations lentes et amples. Lequel des deux pénètre l’autre et le féconde ? Est-ce le fait d’un accord ou d’une disposition plus forte à ce moment chez l’un que chez l’autre ? Le problème (pour moi) n’est pas résolu. L’escargot, s’il se sent menacé, rentre dans sa coquille. Las ! Sa coquille est bien mince, et nombreux ceux qui, en un instant peuvent la réduire en miettes. L’escargot naïf en ressort d’ailleurs assez vite, pourvu qu’il soit placé dans un environnement favorable. L’escargot est le jumeau de plusieurs humains que je connais.

Une vibration sourde et répétée ébranla le chemin. Un jeune homme en tenue de sport bleue se présenta. Son souffle puissant rythmait sa foulée régulière.

2 - ROLAND est rentré d’ Afrique depuis quatre jours, après deux mois de travail dans une équipe de médecins – amputer, poser des prothèses, rééduquer toujours et sans fin les victimes de guerres actuelles ou même terminées, rencontrer ces regards d’êtres humains estropiés pour la vie, souvent souriants et en même temps si résignés dans le malheur... Il n’a pas annoncé son retour. Il souhaitait d’abord se retrouver seul et se remettre par ses propres moyens de cette épreuve qu’il a voulue par compassion, par désir de faire partie de ceux qui agissent, avec l’espoir de comprendre peut-être quelque chose. Bientôt, il renouera peu à peu ses relations, d’abord les plus simples et cordiales. Il reprendra son travail à la clinique. Puis il reverra son père, dans la maison de retraite où il s’entête à croupir ; et bientôt aussi Muriel dont la pensée ne l’a pas quitté pendant ces deux mois.

Il passa. Un craquement ténu se produisit au ras du sol, mais le jeune homme ne remarqua pas, lorsque son pied se souleva, le corps écrabouillé d’un escargot dont ce n’était pas le jour de chance. Un merle se posa sur le haut du mur ; il se balança d’avant en arrière puis s’immobilisa. Le ciel devenait rouge au-dessus des silhouettes sombres des arbres. Seul un bref coup de klaxon rappelait parfois la ville alentour. Deux enfants, un garçon et une fillette plus jeune, pressaient le pas l’un derrière l’autre.
- Pourquoi on passe par là ? demandait la fillette, tu sais bien que Maman ne veut pas. - Mais, ça va plus vite, et puis t’as pas peur, non ? Attention où tu marches !

3 - DE NOMBREUSES SENTES permettent de parcourir la petite ville en tous sens en évitant les rues. Certaines, bordées de haies, longent des propriétés bourgeoises du début de l’autre siècle ou de grands terrains en friche peuplés d‘ arbres somptueux. Parfois une baraque verdie par le temps finit de s’effondrer cachée dans ce morceau de forêt. D’autres, coincées entre de hauts murs, évoquent plutôt le coupe-gorge médiéval et on ne s’y aventure que pour gagner quelques minutes. Un an auparavant, un drame s’est produit dans la jolie « Sente aux choux » ; une fillette étranglée par un homme qui s’est ensuite précipité chez le commerçant le plus proche en hurlant : « Ce n’est pas moi ! Elle n’est pas morte ! Appelez les pompiers ! »
LAURA qui trotte sur le sentier n’avait alors que six ans. Elle n’en parle jamais, mais elle est devenue d’une timidité excessive et parfois elle se lève la nuit pour se réfugier dans la chambre de ses parents, secouée de sanglots.
MICHEL, son frère, a dessiné une seule fois, peu après l’évènement, une scène terrible dans laquelle un ogre hilare s’apprêtait à dévorer un enfant désarticulé. Il a passé deux soirées à préciser les détails et à colorier. Puis il n’a plus semblé y penser. Il bégaie légèrement quand il est fatigué.

- Maman, elle dit qu’il y a des méchants dans les sentes...
- Tu vois bien qu’y en a pas ! Pis c’est juste parce qu’on est en retard, on a trop joué chez Martin.

Maintenant, la nuit était noire, trouée seulement par le halo d’un réverbère là où le chemin bifurquait brusquement. Un homme de haute taille, coiffé d’un bonnet de laine, avançait dans la lumière jaune. Le pas traînant, la tête penchée en avant, il quitta la zone éclairée et s’arrêta. Quelques instants plus tard, à l’autre extrémité, un chien bâtard court sur pattes, le museau ébouriffé, se mit à courir vers lui en poussant des jappements rauques. L’homme sortit de sa poche une lampe qu’il dirigea vers l’endroit d’où venait le chien.
- Tu es déjà là, constata une voix aiguë un peu enrouée. Un petit vieillard apparut, allumant à son tour une lampe de poche.

4 - Petit, toujours coiffé d’un vieux chapeau qui protège son crâne chauve, un manteau de laine mince tendu sur ses maigres épaules, AMEDEE se sait atteint d’une leucémie à évolution lente. Il ne souffre pas. Une transfusion sanguine de temps en temps et quelques médicaments suffisent pour le moment.
« Ca vous tue à petit feu, dit-il parfois, guère plus que la vie. »
Passionné de peinture chinoise, il a enseigné le dessin à des générations de lycéens. A ses élèves d’abord rétifs, il savait communiquer son émerveillement devant les paysages à l’encre des maîtres anciens, les Amateurs, comme ils se nommaient eux mêmes. La lente promenade méditative, de bas en haut d’une montagne escarpée parcourue de torrents, il savait la partager avec eux. Sa sincérité et son langage bougon à l’argot désuet les charmaient presque à leur insu. Dans les années trente, il militait au Parti communiste. C’est là qu’il avait rencontré Claire, la belle, dans l’enthousiasme des révoltes qui se préparaient. Ils avaient décidé de se marier et Louise était née. Claire était costumière pour le théâtre. Ce métier convenait à son tempérament créatif et fantasque. Ils avaient eu des années de bonheur, malgré la guerre et l’horreur pressentie qui se réalisait.
Amédée fut mobilisé puis très vite fait prisonnier. En 1942, leurs voisins de palier juifs furent emmenés par la police. Ils avaient eu le temps de confier à Claire un petit Yoshka de trois ans. Personne ne la dénonça, mais les parents furent tués en Allemagne. Amédée revint, lui. En retrouvant Claire, il crut que la vie serait plus forte, et belle de nouveau. Mikaël naquit. Mais Claire supporta mal de devoir interrompre son travail. Un an plus tard, elle intégra une jeune troupe qui devint rapidement célèbre grâce au génie de celle qui l’animait. Claire travailla plus que jamais. Elle aimait ses enfants passionnément mais ne parvenait plus à se consacrer à eux régulièrement. Son amour se manifestait par à-coups. Amédée assurait l’intendance à la maison, tout en peignant des paysages monochromes où le vide occupait de plus en plus de place. Claire partait souvent en voyage et finit par ne plus revenir. Maintenant, les trois enfants sont installés au bout du monde. Amédée vit seul en compagnie de son chien, de son humour, de ses livres de peinture.

- Dis-donc, ils nous ont pas laissé beaucoup de place ! remarqua- t-il après avoir parcouru avec le faisceau de sa lampe les deux murs, l’un de brique, l’autre de ciment écaillé, couverts d’inscriptions enchevêtrées, la plupart à la peinture noire.
- Regarde ce que j’ai dégotté, dit l’autre d’un ton enjoué. Il brandit vers son compagnon une bombe de peinture qu’il avait apportée dans un sac plastique. « BLEU ACIER JET EXTRA LARG E » ; on va leur en mettre plein la vue !

5 - Son vieux copain ETIENNE aussi vit seul, depuis la mort de sa femme. Il a beaucoup parcouru le monde, autrefois, pour voir comment c’était. Et il trouve, quoi qu’on en dise aujourd’hui, que ce n’est jamais pareil. Bien sûr, au Mexique ou à Java, au bord des routes perdues, on trouve toujours des échoppes minuscules avec une enseigne voyante « Coca-cola ». Et après ? Cela signifie un village à trois ou quatre kilomètres, au bout d’une piste à peine carrossable. Et là, la vie, les jeux des enfants, les histoires que racontent les gens n’ont plus grand-chose à voir avec Coca-cola — mais il faut quitter la route. Etienne a fait bien des métiers, mais surtout cordonnier, à l’occasion maroquinier. Avec ça, on peut s’installer partout, pour un temps ou pour toujours. C’est pourtant à Paris qu’il a connu Odette, sa compagne, lors d’un séjour à l’hôpital. Elle aussi ne rêvait que trains, vieux bus, chaleur tropicale, couleurs de peaux et costumes différents. Elle était infirmière. Elle aussi pouvait se caser partout. Ils ont vécu en Égypte et sillonné tout l’Est de l’Afrique. Un lent voyage en bateau, qu’ils aimaient tous les deux, les a menés en Inde. A Pondichéry, ils sont restés huit ans. Etienne a appris l’art de la pêche au filet en barque. Entre deux grands départs, ils faisaient une halte dans la maison de banlieue parisienne où Odette avait grandi, le temps de vider leurs malles et d’acheter de nouvelles cartes. Ils avaient découvert qu’ils n’étaient pas les seuls à aimer se dépayser ainsi, et c’est parfois avec des amis rencontrés en route qu’ils entreprenaient l’aventure suivante.
Après deux ans au Brésil, ils se sont installés au Costa Rica, un îlot paisible parmi les violences de l’Amérique latine. Ils y ont même monté une petite scierie. Odette regrettait parfois de ne pas avoir d’enfants, mais elle trouvait toujours le moyen de s’entourer d’une marmaille rigolarde attirée par les bonbons, les histoires, la tendresse de Madame Odette. Maintenant, elle est morte, de mort quasi-naturelle. Vers la fin, pourtant, elle était un peu trop portée sur le gin et le vin rosé. Fatiguée.

- Va te promener, toi, dit le propriétaire du chien. Va faire tes besoins, tu as un quart d’heure. Moi, j’ai du rouge et du violet, ajouta-t-il. On va couvrir tous ces gribouillis infects. Avant, au moins, ils écrivaient des trucs lisibles !
- Ah ! Là, regarde, dit l’homme au bonnet, ils ont dessiné avec du gris argent. Ca a déjà plus de gueule.
- Ouais, dit l’autre en s’approchant de l’endroit éclairé. Son visage aigu couvert de rides apparut sous un vieux feutre brunâtre : un nez aplati et retroussé au bout, entre des pommettes saillantes, et des yeux presque sans cils. Je vais écrire par-dessus en rouge : « NO FUTURE », peut-être que ça date un peu, mais à nos âges... Et puis : « MORT AUX VACHES» , ça rappellera le bon temps.
- Moi, je dessine quelque chose avec mon bleu sur l’autre mur... Ah ! Ça crache ! C’est vraiment super !
- Eh ! Magne ! Il faudrait pas qu’on se fasse piquer.
- Et la Mère Lepage qui va encore râler que les petits jeunes font des tags partout ; ça me fait vraiment marrer.
- Surtout qu’ils sont moches, leurs murs de trois mètres de haut !
- Bon, ça ira pour ce soir. Allez, vieux, à demain, si tu tiens le coup jusque là ; en allant boire un coup au SALOON, -- tu parles d’un nom pour un bistro ! – on passera voir à quoi ça ressemble.

6 - Au SALOON, Amédée Dufour et Etienne Aloi s’y rencontrent presque tous les jours, dans l’atmosphère enfumée du petit café, Ruelle au Plâtre. Au comptoir, s’aligne une brochette de retraités accompagnés ou non d’un chien paisible, de cultivateurs des environs, d’employés d’ agence immobilière dont le costume net tranche sur la tenue hors d’âge des autres. C’est un des rares endroits où l’on peut encore entendre rouler de magnifiques « R » ancestraux. « Le café des craignos, comme nous, ricane Amédée, le plus âgé des deux.

- Ho ! Crabe ! T’as fini, mon chien? Allez, tchao, toi ; te casse pas une patte en rentrant.

Un léger souffle de vent, une volée de petites feuilles jaunes, une averse brusque aux gouttes lourdes. La nuit des jardins s’étendait, mystérieuse. Très haut, un avion clignotait ,sans bruit.

FIN

Chantal Gosset-Thomas Nov. 01

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