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Eléonore Greif En classe de 1ère L

Par la main    

"Pan !"
La détonation claque dans l'air tiède de l'après-midi. Et puis le silence. A peine un grognement étouffé, un murmure, le corps qui s'effondre lentement, et le choc, comme un coup de poing dans la poitrine, le froid, et enfin le cri. Le cri qui déchire le silence, comme une réponse, l'horreur. La fin.

La maison fait triste mine. Vide. Froide. Le portillon grince, les feuilles mortes craquent sous mes pas. Il y a douze ans, j'aurais pensé qu'elles chantaient. Rien n'a changé, tout est plus sombre, plus sale, à l'abandon. J'hésite. Mon bras s'est fait plus lourd lorsque j'ai franchi les grilles, caressant du regard les buissons qui longent l'allée. Je repars.

J'avais mis trois mois à venir. J'en mets deux à revenir. Je fais le tour de la maison. Depuis combien de temps est-ce vide ? La maison appartenait depuis trente ans à Papi et Mamie, ils ne l'avaient pas quitté au lendemain de… Et je crois que c'est ici que Papi a fait son infarctus. Après, la maison a du impressionner Mamie. Alors, ça doit faire au moins six ans que personne n'a mis les pieds ici, sur les dalles de pierre ou dans l'herbe encore verte, six ans que personne n'a promené une pierre sur les barreaux des fenêtres ou glissé ses doigts dans la vigne vierge, six ans que personne n'a laissé son regard se perdre dans l'étendue verte, prés et forêts, qui borde le verger. J'enlève mes ballerines. L'herbe est humide, glacée sous mes pieds.

J'ai dix ans. J'ai dix ans et je traverse le verger en courant, pieds nus dans l'herbe. Accroché à mon bras, l'ombre de Matthieu me dépasse. Je cours plus vite. Il trébuche. Il ne faut pas qu'il tombe. Jamais. Alors je m'arrête et on se laisse rouler par-terre,  au milieu des pommes pourries et des guêpes qui tournent autour. Le soleil brûle, mais on adore ça. Mamie le sait et pourtant elle cherche toujours à nous mettre de la crème pour éviter les rougeurs. Dans la cuisine, il fait chaud, on fait des beignets. Après, on ira au bois. Dans le placard, il y a une boîte d'abricots. Je prends le poignet de Matthieu et je guide sa main au milieu des conserves, jusqu'à ce qu'il attrape la bonne. Assis sur les pierres, on a les fesses comme des œufs au plat, le sirop qui coule le long du bras, la main plongée dans la boîte ou dans la bouche. Les dernières gouttes tombent sur la langue tendue de Matthieu, allongé sur le sol, les yeux fermés, une main sur ma main. On s'enfuit. On court jusqu'au bois.

Les arbres n'ont pas bougé non plus. Le premier atteint est toujours le petit chêne, qui s'appuie sur les bouleaux voisins, plié par l'orage. Il n'y a que l'odeur qui change. On dirait que l'air s'arrête là où je me tiens –difficilement- en équilibre, à l'orée de cette vieille maison qui nous appartenait, le fief d'un couple royal, qu'on aurait oubliée d'aérer, depuis toutes ces années… J'entre. J'entre parmi les arbres, parmi les feuilles, je me laisse guider par un besoin intérieur, je ne pense plus sinon j'ai peur et je recule. Sous mes pieds, les feuilles et les brindilles craquent, les branches se rebellent et me blessent mais je ne sens rien. Il n'y a pas d'oiseaux, en tout cas je ne les entends pas. Il n'y a que moi. Moi et mon passé, mes souvenirs, le drame, lui. Je ne marche pas très droit, c'est comme si j'étais ivre. Je m'appuie contre un arbre et je le vois. A portée de bras, tendu entre les troncs, le fil. Je le fixe, immobile, silencieuse, presque absente. Rien ne vient, rien ne bouge, rien ne monte, il n'y a qu'un fil, un fil qui représente tout, et moi, face à ce fil, moi qui ne fais rien, qui ne bouge pas, plus qu'une ombre dans le passé. Alors, malgré moi, mon bras se tend. Pour la première fois depuis douze ans, le bras mort se tend. Il se lève doucement et douloureusement, et hésite. Hésite à toucher le fil, hésite à déranger le souvenir, hésite à revivre. Rien qu'un frôlement.

La main de Matthieu est déjà sur le fil. Je me plie en deux, j'ai trop couru, je n'arrive plus à respirer. Lui reste debout, haletant comme un chiot, la bouche ouverte. Nos mains sont moites, elles glissent, elles se détachent. Matthieu se raidit, je le sens même sans le regarder. Je frotte ma paume contre mon short, je reprends sa main. On avance.
Il laisse glisser son bras le long du fil. Sur son poignet, ça fait comme des cicatrices à force de passer dessus. Ça disparaîtrait sûrement si on ne revenait pas chaque jour des vacances. C'est seulement quand on rentre à la maison que sa peau redevient normale, mais il reste quand même des marques, toutes fines, blanches.
Au milieu du chemin, il y a une grande flaque d'eau. J'essaie de faire le tour sans lâcher Matthieu, qui hésite quand il sent ses orteils s'enfoncer dans la terre mouillée. Je suis arrivée de l'autre côté alors je me mets devant lui et je le tire vers moi de toutes mes forces ; parfois, il ressemble à une mule, comme celle de Papi mais qui est morte maintenant. Il essaye de résister et ses pieds glissent dans la boue. J'ai envie de rire mais je me retiens ; je tire plus fort.

Mes doigts me brûlent à force de glisser sur ce fil. Cela semble tellement loin, le rire, la mule. Certaines choses s'accrochent moins que d'autres. Le fil lui, s'accroche. Ce vieux bout de plastique, on aurait sans doute dû l'enlever. Tant pis, j'ai commencé à le suivre, à suivre le fil de mes pensées, des souvenirs qui remontent, le fil de ma vie, celle de Matthieu, celle qui est morte, disparue, enfuie comme un oiseau quand retentit un coup de fusil.
Je me penche et passe de l'autre côté du fil. L'entreprise est plus compliquée que lorsque j'avais dix ans, lorsqu'on se glissait sous ce fil pour s'allonger juste là, dans la pente ouverte au soleil.

Matthieu s'est couché sur le ventre pour laisser sécher l'arrière de son short couvert de boue au soleil. Il tourne la tête vers moi. Je regarde ses yeux fermés, les grains de pollen dans ses cheveux, ses tâches de rousseur que personne d'autre que moi ne sait voir.
La nuit, couchés dans le grand lit de la mezzanine, je regarde par la petite fenêtre au-dessus de moi le ciel bleu comme le fond de la mer quand on est allés en Bretagne. Je regarde les étoiles, et je les décris à Matthieu. Je les assemble chaque soir et toujours en formes différentes. Il faut que Matthieu puisse imaginer tout ce qu'on peut faire avec une étoile. Mais Matthieu, ça l'énerve au bout d'un moment. C'est normal, moi je ne peux pas me lasser de les regarder. Lui il ne peut pas les voir, alors ça l'intéresse moins, parce qu'au fond c'est toujours la même chose. Parfois, par solidarité, je ferme les yeux et j'essaye de m'inventer le ciel, mais il y a toujours un moment où je les rouvre, pour comparer. Parfois, c'est fatigant que Matthieu soit comme ça.

Mes doigts ont repris leur trajet sur le fil. Le chemin entre les arbres s'enfonce dans le bois, il y a moins de soleil. Dans ma bouche, un goût d'orange, de fraise, de citron. Les bonbons qui apparaissaient dans les poches de Matthieu ; Mamie qui faisait semblant de rien en passant sur nos bouches collantes un gant humide. Il y aussi le bruit des oiseaux, du vent dans les branches, et sentir la chaleur du soleil, la terre meuble sous ses pieds, sentir le parfum des fleurs, le parfum du bois. Tout ce que Matthieu sentait aussi. Les dernières choses qui retenaient nos mains ensemble. Les dernières choses qui nous empêchaient de grandir, là, à l'intérieur, dans nos cœurs, qui nous éloignaient des idées stupides de l'adolescence, cette volonté de prouver quelque chose que personne ne devrait être en droit de réclamer. Je donnais ce que j'avais, ce que je pouvais. Pareil pour Matthieu. Et rien ni personne ne devait y changer quelque chose. Pas même le temps.

Au milieu du bois, il y a la route. Mamie et Papi pensent qu'on s'arrête avant, sinon ils nous auraient interdit de la traverser. Surtout que sur la route, il n'y a pas le fil. Quand nos orteils touchent le macadam, et que l'odeur du bois a disparu, Matthieu s'accroche à mon bras, et on écoute. Depuis le temps qu'on la traverse, la nationale nous dit tout. Si une voiture approche, Matthieu le sent et me tire en arrière. Quand on est sûr qu'il n'y a pas de danger, on ne court pas mais on marche très vite parce que nos pieds n'aiment pas le macadam. De l'autre côté, c'est la liberté. La vraie. La main de Matthieu agrippe le fil, et on disparaît.

Il aura fallu deux ans pour qu'on se rende compte qu'on ne peut rien faire contre le temps. Aujourd'hui, pieds nus sur le sol humide, les sens attentifs à tout ce que je ne discernais plus alors, ces bruits, ces odeurs que j'enveloppais dans un seul terme : vie. Je me demande ce que ressentait Matthieu. Est-ce qu'il prêtait attention à chaque son, pépiement, vrombissement, craquement ; à chaque parfum, bois, fleurs, herbe, terre ? Et le fil, le fil ; est-ce qu'il se sentait enchaîné par ce fil, par ma main, par le noir qui l'entourait ? J'avais douze ans et son ombre ne m'accompagnait plus : elle m'écrasait. Conforté par ma présence, sa main tenait la mienne, et on suivait le fil, sans cesse le même parcours, que j'avais appris à haïr, sans oser lui dire, sans oser lui proposer d'en changer. Je ne savais pas ce qu'il ressentait, je ne savais ce qu'il voulait, quand sa main chaude se posait sur la mienne, je ne voulais pas parler, il aurait compris, au son de ma voix, que quelque chose n'allait pas, alors qu'il fallait que tout aille ; j'aurais voulu qu'il voie mon visage, qu'il voie combien je l'aimais et combien je le détestais, qu'il voie tout simplement, et tout serait devenu si simple… Mes doigts sont blancs à force de serrer le fil, je m'y agrippe comme si j'allais tomber et lui me retenir, par ce bras inutile, inutile depuis que Matthieu ne s'y accroche plus. Et il a fallu ça pour que je me rende compte que mon bras n'était rien d'autre que la moitié du fil imaginaire qui nous liait l'un à l'autre, le prolongement de celui qui nous guidait chaque jour au même point. Comme lorsqu'on touche un fil électrique en tenant la main de quelqu'un, le courant traverse les deux personnes, et la piqûre se ressent dans les mains liées. Nous touchions souvent les clôtures électriques, pour sentir le lien, la brûlure et nous autour. Mais gênés par nos nouveaux silences, ceux qui expriment le doute, l'incompréhension, la barrière entre nos deux êtres, nous ne touchions plus de clôture. Nous étions… Non, j'étais -et c'était là le problème- écœurée, découragée, troublée par les sentiments qui me restaient.

Quand on avait huit ans, Matthieu et moi, on s'était rendu compte qu'on n'avait pas besoin de parler pour se comprendre. Matthieu, il voulait juste savoir ce que je voyais. Souvent la nuit, dans le lit de la mezzanine, je voulais lui demander s'il n'était pas trop triste de ne rien voir, mais je n'osais pas. Alors parfois, je prenais sa main et je la posais sur mes paupières, et je sentais ses doigts qui tremblaient, parce qu'il avait peur d'abîmer les seul yeux qui marchaient pour nous deux. Et quelques fois, quand on avait passé une journée extraordinaire, il me disait qu'il était triste d'avoir des yeux inutiles, mais que j'étais super de tout lui décrire. Je me sentais très fière, et aujourd'hui, ça me fait encore plus mal. Matthieu est à côté de moi, il suit le fil. C'est le seul à qui il fait confiance maintenant. Il a compris que je ne lui décrirais plus ce que je revois chaque jour de vacances depuis quatre ans au moins. Ni la couleur des chaussons aux pommes du goûter, ni les motifs du couvre-lit de Papi et Mamie, ni leur sourire, ni la couleur de mes yeux, ni lui. C'est ce que je lui ai crié cet après-midi, quand il m'a demandé de parler, pour entendre ma voix, que mes yeux étaient fatigués de voir pour nous deux, ma bouche fatiguée de répéter ce qu'il sait déjà. J'ai crié et j'ai pleuré. Qu'est-ce que ça a changé ?

Le fil s'arrête ici. Ma main cherche dans le vide un prolongement qui n'existe pas, qui n'a jamais existé. Il s'arrête, c'est tout. Il s'arrête comme notre histoire s'est arrêtée, aussi brutalement que brusquement, un coup de poing dans le ventre, la fin de toute chose. Mon bras pend le long de mon corps, je tremble, les larmes coule le long de mes joues, j'aimerais sentir la main de Matthieu sur mon visage, qu'il ferme mes yeux, qu'il me libère de son souvenir. Jusqu'à aujourd'hui, je le portais comme un poids, mais un poids auquel j'étais habituée. Le souvenir m'a enveloppée peu à peu et je n'arrive pas à en sortir. Mes larmes sont salées sur ma langue.

Matthieu suit le fil. Devant la nationale, il a attendu, puis il m'a entraîné de l'autre côté, sans hésitation, il a attrapé le fil et a continué à marcher. Moi, je pleure depuis qu'on a quitté la maison. Peut-être parce que Matthieu n'a plus besoin de moi, désormais il se contentera des sons, des odeurs, et du fil. Je ne lui sers plus à rien, il n'a besoin que de mon bras, une présence, sans plus. Je ne veux pas qu'il me remplace par ce fil, par ce chemin que moi seule ait tracé pour lui, pour nous, pour savoir où aller. On ne va plus nulle part, on suit le fil, c'est comme si parler et se taire était la même chose, et j'ai l'impression que ma tête va exploser. J'arrache ma main de sa prison et je cours, je cours, sans réussir à disparaître. Matthieu a atteint le bout du fil et ses yeux aveugles me cherchent. Je n'arrive plus à respirer, il lâche le fil et avance sans guide. Je ne peux plus bouger. Il ne reste rien de nous. Mon bras est libre. Je regarde Matthieu perdu entre les arbres. Il ressemble à un jeune faon qui apprend à marcher. C'est ce qu'a dû penser le braconnier quand il a tiré.
 
 
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